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KATEB YACINE
Kateb Yacine est né le 6 août mais plus vraisemblablement le 2 août 1929 à Constantine mais se trouve
inscrit à Condé Smendou, aujourd'hui Zirout Youcef. Il est issu d'une famille
maraboutique berbère chaoui lettrée de l'Est algérien (Nadhor),
appelée Kheltiya (ou Keblout), qui a été arabisée puis éparpillée sous la
période coloniale. Son grand-père maternel est bach adel, juge suppléant
du cadi, à Condé Smendou (Zirout Youcef), son père avocat, et la famille le suit
dans ses successives mutations. Le jeune Kateb (nom qui signifie « écrivain »)
entre en 1937 à l'école coranique de Sedrata,en 1938 à l'école française à
Lafayette ( Bougaâ ) où sa
famille s'est installée, puis en 1941, comme interne, au collège colonial de Sétif.
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Kateb Yacine se trouve en classe de troisième quand éclatent les
manifestations du 8 mai 1945 auxquelles il participe et qui s'achèvent sur le
massacre de milliers d'algériens par la police et l'armée françaises. Trois
jours plus tard il est arrêté et détenu durant deux mois. Il est définitivement
acquis à la cause nationale tandis qu'il voit sa mère « devenir folle ». Exclu
du lycée, traversant une période d'abattement, plongé dans Baudelaire et Lautréamont, son père l'envoie au lycée de
Bône (Annaba). Il y rencontre "Nedjma"
(l'étoile), "cousine déjà mariée", avec qui il vit "peut-être huit mois",
confiera-t-il et y publie en 1946 son premier recueil de poèmes. Déjà il se
politise et commence à faire des conférences sous l'égide du PPA, le grand parti
nationaliste, de masse, de l'époque. En 1947 Kateb arrive à Paris, « dans la
gueule du loup » et prononce en mai, à la Salle des Sociétés savantes, une
conférence sur l'Emir
Abdelkader, adhère au Parti communiste. Au cours d'un deuxième
voyage en France il publie l'année suivante Nedjma ou le Poème ou le
Couteau (« embryon de ce qui allait suivre ») dans la revue Le Mercure de France.
Journaliste au quotidien Alger républicain entre 1949 et 1951, son
premier grand reportage a lieu en Arabie saoudite et au Soudan (Khartoum). À son retour il publie notamment, sous le
pseudonyme de Saïd Lamri, un article dénonçant l'« escroquerie » au lieu saint
de La Mecque. Après la mort en 1950 de son père Kateb Yacine est en 1952 docker à Alger. Puis il s'installe à Paris jusqu'en 1959, où il travaille avec Malek Haddad, se lie avec M'hamed Issiakhem
et, en 1954, s'entretient longuement avec Bertold Brecht. En 1954 la revue Esprit publie « Le cadavre encerclé »
qui est mise en scène par Jean-Marie Serreau mais interdite en France.
Nedjma paraît en 1956 (et Kateb se souviendra "de la réflexion d'un
lecteur : C'est trop compliqué, ça. En Algérie vous avez de si jolis moutons,
pourquoi vous ne parlez pas de moutons ?). Durant la guerre de libération,
Kateb Yacine, harcelé par la direction de la
Surveillance du territoire, connaît une longue errance, invité comme
écrivain ou subsistant à l'aide d'éventuels petits métiers, en France, Belgique, Allemagne, Italie, Yougoslavie et URSS.
En 1962, après un séjour au Caire, Kateb Yacine est de retour en Algérie peu après les fêtes de l'Indépendance,
reprend sa collaboration à Alger républicain, mais effectue entre 1963 et
1967 de nombreux séjours à Moscou, en Allemagne et en France tandis que
La femme sauvage, qu'il écrit entre 1954 et 1959, est représentée à Paris en 1963, "Les Ancêtres redoublent de
férocité" en 1967, "La Poudre d'intelligence" en 1968 (en arabe
dialectal à Alger en 1969). Il publie en
1964 dans "Alger républicain" six textes sur "Nos frères les Indiens" et raconte
dans "Jeune Afrique" sa rencontre avec Jean-Paul Sartre, tandis que sa mère est
internée à l'hôpital psychiatrique de Blida (« La Rose de Blida », dans Révolution
Africaine, juillet 1965). En 1967 il part au Viêt Nam, abandonne complètement la forme
romanesque et écrit L'homme aux sandales de caoutchouc, pièce publiée,
représentée et traduite en arabe en 1970.
La même année, s'établissant plus durablement en Algérie et se refusant à écrire en français, Kateb
commence, « grand tournant », à travailler à l'élaboration d'un théâtre
populaire, épique et satirique, joué en arabe dialectal. Débutant avec la troupe
du Théâtre de la Mer de Bab
El-Oued en 1971, prise en charge par le ministère du Travail et des Affaires
sociales, Kateb parcourt avec elle pendant cinq ans toute l'Algérie devant un
public d'ouvriers, de paysans et d'étudiants. Ses principaux spectacles ont pour
titres Mohamed prends ta valise (1971), La Voix des femmes (1972),
La Guerre de deux mille ans (1974) (où reapparaît l'héroïne ancestrale Kahena) (1974), Le Roi de l'Ouest
(1975) [contre Hassan II],
"Palestine trahie" (1977). Entre 1972 et 1975 Kateb accompagne les
tournées de Mohamed prends ta valise et de La Guerre de deux mille
ans en France et en RDA. Il se trouve
« exilé » en 1978 par le pouvoir algérien à Sidi-Bel-Abbès pour diriger le théâtre
régional de la ville. Interdit d'antenne à la télévision, il donne ses pièces
dans les établissements scolaires ou les entreprises. Ses évocations de la
souche berbère et de la langue tamazirt, ses positions libertaires, notamment en
faveur de l'égalité de la femme et de l'homme, contre le retour au port du
voile, lui valent de nombreuses critiques.
En 1986 Kateb Yacine livre un extrait d'une pièce sur Nelson Mandela, et reçoit
en 1987 en France le Grand prix national des Lettres. En 1988 le festival
d'Avignon crée Le Bourgeois sans culotte ou le spectre du parc
Monceau écrit à la demande du Centre culturel d'Arras pour le bicentenaire de la Révolution française
(sur Robespierre). Il s'installe à Vercheny (Drôme) et fait un voyage aux
États-Unis mais continue à
faire de fréquents séjours en Algérie. Sa mort laisse inachevée une Å“uvre sur
les émeutes algériennes d'octobre 1988. En 2003 son Å“uvre est inscrite au
programme de la Comédie-Française.
Instruit dans la langue du colonisateur, Kateb Yacine considérait la langue
française comme le « butin de guerre » des Algériens. « La francophonie est une
machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais
l'usage de la langue française ne signifie pas qu'on soit l'agent d'une
puissance étrangère, et j'écris en français pour dire aux français que je ne
suis pas français », déclarait-il en 1966. Devenu trilingue, Kateb Yacine a
également écrit et supervisé la traduction de ses textes en berbère. Son Å“uvre
traduit la quête d'identité d'un pays aux multiples cultures et les aspirations
d'un peuple.
Kateb Yacine est le père de Nadia, Hans et Amazigh Kateb,
chanteur du groupe Gnawa
Diffusion.
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Bibliographie :
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Les Fruits de la
colère, préface à Aît Djaffar,
Complainte de la petite Yasmina
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Les Ancêtres
redoublent de férocité, préface
à Tassadit Yacine, "Lounis Aït Menguellet chante…", textes berbères et français,
Paris, La Découverte, 1989; Alger Bouchène/Awal, 1990 [dernier texte de Kateb
Yacine, adressé à Tassadit Yacine le 29 septembre 1989, un mois avant sa
mort].
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Kateb Yacine a également
écrit plusieurs préfaces pour ses amis peintres, M'hamed Issiakhem
(Å’il-de-lynx et les américains, trente-cinq années de l'enfer d'un
peintre) et Mohammed Khadda.Soliloques, poèmes, Bône,
Ancienne imprimerie Thomas, 1946. Réédition (avec une introduction de Kateb
Yacine), Alger, Bouchène, 1991, 64 pages.
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Abdelkader et
l'indépendance algérienne,
Alger, En Nahda, 1948, 47 pages.
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Nedjma, roman, Paris,
Editions du Seuil, 1956, 256 pages.
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Le Cercle des
représailles, théâtre, Paris,
Éditions du Seuil, 1959, 169 pages [contient Le Cadavre encerclé, La
Poudre d'intelligence, Les Ancêtres redoublent de férocité, Le
Vautour, introduction d'Edouard Glissant : Le Chant profond de Kateb
Yacine].
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Le Polygone
étoilé, roman, Paris, Éditions
du Seuil, 1966, 182 pages.
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Les Ancêtres
redoublent de férocité, [avec la
fin modifiée], Paris, collection TNP, 1967.
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L'Homme aux sandales
de caoutchouc [hommages au
Vietnam et à Ho Chi Minh], théâtre, Paris, Éditions du Seuil, 1970, 288 pages.
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Boucherie de
l'espérance,Å“uvres théâtrales,
[quatre pièces, contient notamment Mohammed prends ta valise, 1971, et
Le Bourgeois sans culotte], Paris, Éditions du Seuil, 1999, 570 pages .
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L'Å’uvre en
fragments, Inédits littéraires
et textes retrouvés, rassemblés et présentés par Jacqueline Arnaud, Paris,
Sindbad 1986, 448 pages (ISBN 2727401299).
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Le Poète comme un
boxeur, entretiens 1958-1989,
Paris, Éditions du Seuil, 1994.
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Minuit passé de douze
heures, écrits journalistiques
1947-1989, textes réunis par Amazigh Kateb, Paris, Éditions du Seuil, 1999, 360
pages.
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Parce que c'est une
femme, introduction de Zebeïda
Chergui, théâtre, [contient un entretien avec Kateb Yacine avec El Hanar Benali,
1972, La Kahina ou Dilhya; Saout Ennissa, 1972; La Voix des
femmes et Louise Michel et la Nouvelle Calédonie], Paris, Éditions
des Femmes, 2004, 174 pages.
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Citations
« Je suis né d'une mère folle
très géniale. Elle était généreuse, simple, et des perles coulaient de ses
lèvres. Je les ai recueillies sans savoir leur valeur. Après le massacre (8 mai
1945), je l'ai vue devenir folle. Elle, la source de tout. Elle se jetait dans
le feu, partout où il y avait du feu. Ses jambes, ses bras, sa tête, n'étaient
que brûlures. J'ai vécu ça, et je me suis lancé tout droit dans la folie d'un
amour, impossible pour une cousine déjà mariée.»
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Kateb Yacine (dans
Ghania Khelidi, 1990, p. 13)
« Mais quand on parle au
peuple dans sa langue, il ouvre grand les oreilles. On parle de l'arabe, on
parle du français, mais on oublie l'essentiel, ce qu'on appelle le berbère.
Terme faux, venimeux même qui vient du mot 'barbare'. Pourquoi ne pas appeler
les choses par leur nom? ne pas parler du 'Tamazirt', la langue, et d''Amazir',
ce mot qui représente à la fois le lopin de terre, le pays et l'homme
libre ? »
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Kateb Yacine (dans
Ghania Khelifi, 1990, p. 91)
« Éternelle sacrifiée, la
femme dès sa naissance est accueillie sans joie. Quand les filles se succèdent
(…), cette naissance devient une malédiction. Jusqu'à son mariage, c'est une
bombe à retardement qui met en danger l'honneur patriarcal. Elle sera donc
recluse et vivra une vie secrête dans le monde souterrain des femmes. On
n'entend pas la voix des femmes. C'est à peine un murmure. Le plus souvent c'est
le silence. Un silence orageux. Car ce silence engendre le don de la
parole. »
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Kateb Yacine, J'ai vu
l'étoile qui n'a brillé qu'une fois, dans Le Monde, Paris, 4 avril
1984.
« On croirait aujourd'hui, en
Algérie et dans le monde, que les Algériens parlent l'arabe. Moi-même, je le
croyais, jusqu'au jour où je me suis perdu en Kabylie . Pour retrouver mon
chemin, je me suis adressé à un paysan sur la route. Je lui ai parlé en
arabe. Il m'a répondu en Tamazight. Impossible de se comprendre. Ce dialogue de
sourds m'a donné à réfléchir. Je me suis demandé si le paysan kabyle aurait dû
parler arabe, ou si, au contraire, j'aurais dû parler Tamazight, la première
langue du pays depuis les temps préhistoriques ... »
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Kateb Yacine, Les
Ancêtres redoublent de férocité, Bouchène/Awal, Alger,
1990.
Jugement
"Nedjma est en effet
sans conteste le texte fondamental de la littérature algérienne de langue
française. Le début des années 50 a vu la publication de livres aussi importants
que La Terre et le sang de Mouloud Feraoun, La Colline oubliée et
Le Sommeil du juste de Mouloud Mammeri, la trilogie Algérie de
Mohamed Dib. Mais il a fallu attendre 1956 pour que Nedjma vienne, par la
complexité de sa quête et la superbe échevelée de son écriture, fonder une vraie
maturité littéraire. Pour la première fois dans la littérature maghrébine,
l'expression de l'intérieur fracture la syntaxe qui la porte et fait éclater du
même coup cet 'indigénisme' qui soustend jusqu'aux meilleures Å“uvres des années
50. (…) Depuis, Nedjma demeure un texte sans doute inégalé dans la
littérature maghrébine - il demeure, en tout cas, le texte le plus inépuisable.
(…) Jusqu'au jour où l'auteur décide de changer de cap littéraire et de langue
d'expression, s'attelant en Algérie à un immense travail théâtral en langue
populaire dont Mohammed, prends ta valise et La Guerre de deux mille
ans constituent les jalons les plus appréciables."
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Tahar Djaout, Un film
sur Kateb, dans "Hommage à Kateb Yacine", Kalim n° 7, Alger, Office des
Publications Universitaires, 1987, (p. 9).
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