On ne sait rien de Mostefa Negache, ou alors uniquement ce que nous en montre son œuvre. Longtemps il est resté confiné dans son coin, refusant les honneurs et les protocoles. Pour marcher sur les traces invisibles de Mostefa, il est utile d’aller à la rencontre de cet homme qui a vécu simplement, parfois intensément, réduisant le superflu à zéro dans sa vie comme dans son œuvre.

On aura compris au cours de la sympathique entrevue qu’il est de ceux qui ont adopté ce crédo en préférant un petit défaut avec de grandes qualités que pas de défaut et pas de qualité.

Modeste, Mostefa n’a pas habité des appartements somptueux ni gagné des sommes folles. Il est sans doute le plus méconnu et le moins tonitruant des artistes peintres algériens. Sa peinture, loin d’être torrentielle, est douce, pleine de tendresse et de couleurs. Naïve, elle est pourtant d’une fulgurance inouïe.

Ce presque octogénaire à la voix éraillée et presque inaudible à cause d’une affection aux cordes vocales tente de transmettre son message en recourant aussi à la gestuelle. Mostefa a l’usage du pinceau, des mots et encore davantage celui de la création. Il a surtout, précise son ami Abderrahmane Lounès, qui lui a consacré un livre biographique très touchant, «le culot de dire ce qu’il pense avec ce plaisir fou toujours recommencé à dire, à écrire et à peindre.» Mostefa, qui s’est frotté à de nombreuses «écoles», est sorti indemne des moules académiques grâce à son opiniâtreté et ses convictions authentiques.

C’est un artiste atypique qui a vécu avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, qui a bourlingué avec ses amis Kateb Yacine et M’hamed Issiakhem, qui a accompagné au banjo les immenses Slimane Azem, El Anka, Dahmane El Harrachi… et bien d’autres. Il mérite amplement le qualificatif d’artiste complet. Pourtant, l’homme, d’une modestie proverbiale, rechigne à s’affubler de ce titre. «Je n’ai cure d’être l’artiste-peintre dans l’esprit des gens, je me soucie d’être un homme qui peint.

Tout le reste me paraît accessoire. Je ne me considère pas comme un génie ni un grand monsieur de la peinture. Je fais simplement des tableaux le mieux possible afin d’exorciser mes angoisses des tableaux pleins de couleurs ; bref, proches du concret et finalement accessibles aux vrais admirateurs de peinture.»

 

Enfance à bougaâ
C’est ainsi que s’exprimait Mostefa Negache, en introduction dans le flamboyant ouvrage que lui a consacré notre ami Abderrahmane Lounès, auteur dramaturge et poète, Negache, peintre de l’art naïf (Anep). Mostefa Negache, comme les poètes maudits, demeure injustement méconnu du grand public, alors que ses œuvres en font «un peintre majeur de l’art naïf», comme l’avait catalogué en 1970 le regretté professeur en psychiatrie Khaled Benmiloud.

Une peinture à forte dimension artisanale et subversive qui aurait pu valoir à Mostefa d’immenses satisfactions morales et matérielles. Mais, selon Jacques Atlan, son ami professeur de philosophie, «le destin international d’un artiste tient parfois à quelques circonstances» : dans les années 70’, une grande exposition fut organisée à Alger avec environ soixante-dix œuvres de Mostefa.

Un ami du peintre, à Marseille, prévint un collectionneur américain qui ne tarda pas à rejoindre la capitale algérienne. Après avoir observé attentivement les œuvres présentées, enthoustasmé, il vint dire à Mostefa : «J’achète !» C’était une assez belle cote de reconnaissance pour un artiste dont les œuvres auraient pu être exposées aujourd’hui comme elles le méritent dans tous les grands musées d’art moderne de la planète. Mais les circonstances ne furent pas favorables. Le président Boumediène avait interdit la vente en décrétant à propos des œuvres de Negache «patrimoine algérien. Et un patrimoine algérien ne quitte pas le territoire d’Algérie.»
Pour cerner les multiples facettes de cet artiste, plongeons dans ses racines.

Mostefa Negache, dont le patronyme signifie en arabe «celui qui orne», est né le 26 juin 1938 à Bougaâ, du côté de Sétif, sur les hauteurs de la petite Kabylie.

D’une famille de sept enfants, trois frères et trois sœurs, son père, Bouzid était agent administratif. «Mon éducation a été dure, mais empreinte de tolérance et de respect de l’autre. Même si j’ai eu des difficultés matérielles dans mon enfance, j’ai toujours été gâté d’amour.»
Kateb Yacine, que rencontre Mostefa sur les bancs de l’école primaire, se lia d’une amitié fidèle avec lui et en fit, sous le nom de «Pas de chance», l’un des héros du livre Le polygone étoilé.

Mostefa n’avait pas avec l’école d’affinités très marquées. «J’étais vraiment fait pour le dessin. Les autres matières ne m’intéressaient pas. Je passais mon temps à dessiner des paysages, des animaux, des portraits ou des motifs décoratifs», avoue-t-il en souriant malicieusement. D’après Zoé Mouret, «le jeune Mostefa n’a pas encore huit ans qu’il devient un témoin bien involontaire des massacres qui ensanglantèrent la région lors des événements du 8 Mai 1945. Marqué à vie par une violence qu’il ne comprend pas, c’est à la même époque qu’il se découvre une passion pour le dessin et les couleurs.»

Arrivé au certificat d’études, Mostefa émigre en France en 1953. Avec lui, tout est affaire de rencontres humaines et d’amitiés. Evoquant les rencontres qui ont jalonné son parcours pictural et artistique, Negache se souviendra avec émotion du couple Sartre/Simone de Beauvoir. «Je les ai connus par le biais de son oncle ébéniste et son épouse, professeur de philosophie. Ce sont eux qui m’ont donné le goût de la peinture et de la chose artistique, je ne l’oublierai jamais…». Et d’ajouter : «Quand ma tante, chez qui je vivais, fut mutée dans le sud de la France, elle me confia aux bons soins de son amie Simone de Beauvoir qui m’avait pris sous sa protection. Elle s’occupait de moi comme si j’étais son propre fils.» C’est sans doute pour cela que Mostefa garde pour Jean-Paul Sartre et de Beauvoir, qui l’ont aidé à Paris dans sa jeunesse une estime et une amitié inconditionnelles.

«Un jour, raconte Negache, c’était en 1956, j’avais 18 ans. Lors d’un contrôle policier, je suis interpellé par un flic en civil en possession de tracts pro-FLN. Profitant d’un moment d’inattention du policier, j’ai couru de toutes mes forces jusque chez Jean-Paul et Simone. Cette dernière me cacha dans sa garde-robe. Fier de moi, je vis à travers la porte légèrement entrouverte de la garde-robe le couple prendre ma défense face au policier…».

Durant son séjour parisien, Negache a côtoyé l’élite de l’intelligentsia française. Mais ceux qui l’ont marqué demeurent le pasteur Casalis, le chanteur Mouloudji et le philosophe Paul Ricœur. Côté algérien, Kateb Yacine, son ami d’enfance, Mohamed Temam, M’hamed Issiakhem, Malek Haddad, le professeur Khaled Benmiloud, Djamel Amarni, Hsissen, Slimane Azem, Dahmane El Harrachi, Salah Sadaoui et cheikh Noureddine firent partie du cercle de ses amis proches.A Paris, Negache se familiarise avec la peinture à la rue Tolbiac où il suit des cours de dessin pour rejoindre ensuite l’école des arts et métiers.

Son ami Atlan témoigne : «Paris, c’est aussi le choc des œuvres de Picasso, Braque, Matisse. Et ce Kabyle, amoureux des montagnes et des vêtements savamment colorés de son pays, cet homme qui fut à l’école des plus grands miniaturistes algériens, voilà qu’il va marier dans sa peinture la tradition la plus authentique et la modernité la plus savamment construite.»

Mais Paris est aussi la ville des lumières qui éblouit et qui aveugle parfois. Commence alors pour Mostefa une période de bohème laborieuse. «Sans métier, cent misères», levé le premier, couché le dernier à ses heures non perdues, loin de s’abandonner au désœuvrement, il est fermement décidé à vivre sa passion. Jusqu’à la gloire, relève notre ami commun, l’écrivain dramaturge Abderrahmane Lounès. Coup du destin, l’autre étape importante du parcours artistique de la vie de Negache se situe au milieu des années cinquante. S’opère alors sa rencontre fortuite et décisive avec M’hamed Issiakhem à qui il restera profondément attaché. Chance inespérée qu’il saisit au vol grâce à Kateb Yacine, son complice de toujours. «Cela a été mon premier choc artistique.

Comment voulez-vous qu’après ça je devienne un peintre classique ?» Bien que vaillant baroudeur durant la lutte de libération, Mostefa évite d’évoquer son parcours. «C’était un devoir patriotique militant. Le fait que je sois vivant et par respect à mes pères martyrs, je me refuse à évoquer cette période tragique et douloureuse de ma vie. Tout cela c’est du passé.

Dans le pli de mes souvenirs, je butte toujours sur Mohamed Temam, Issiakhem ou Kateb Yacine. Temam m’a beaucoup appris, M’hamed a été celui qui m’a le plus révélé à moi-même sur le plan artistique et culturel. J’aimais ses conseils peu orthodoxes. Quant à Kateb, c’était l’ami fidèle des bons et mauvais jours, des bonnes cuites et des colères homériques.»

Mostefa bifurquera vers d’autres directions comme le théâtre et le cinéma, où des rôles intéressants lui furent confiés, entre autres dans Africa An I de Kaki en 1967, Le Refus de Bouamari en 1982, Amour interdit de Fettar en 1986…
Exil français
Menacé, Negache largue les amarres en 1990 et vit l’exil comme une profonde blessure. Mais on peut garder tous ses espoirs et perdre toutes ses illusions pour paraphraser Malek Haddad. Negache décide de se consacrer pleinement à la peinture et vit cela comme une seconde naissance. Après Toulon, il se fixe à Angers où son art est reconnu et les critiques d’art lui sont largement favorables.
Il est vrai qu’habitées par une profusion de couleurs vives, incandescentes et chatoyantes à la fois, ses œuvres exaltent, malgré la tristesse qui s’en dégage souvent, l’espoir en des lendemains meilleurs.

Comme l’a confié Rachid Messaoudi, un collectionneur avisé, «Mosefa n’apporte ni message ni cri de protestation, mais il offre un bonheur visuel à qui sait apprécier. Il ne peint aujourd’hui que pour retrouver l’enfance et ses yeux d’enfant. Il voudrait toujours rester un enfant. Et c’est ça qui nous touche chez lui profondément.»

Le dernier livre de Jacques Atlan, paru aux éditions Les Presses du Midi Un tombeau pour Jean-Paul Sartre, est consacré au grand philosophe français. C’est une pièce de théâtre qui évoque aussi la très grande amitié de Mostefa Negache pour Sartre et Simone de Beauvoir, où l’auteur tente de décortiquer l’histoire des philosophes par le théâtre.

Par ailleurs, un documentaire-fiction est en projet, intitulé Mostefa Negache ou les bleus de l’exil. Ce film en préparation est l’œuvre de Arezki Haddadi et Abderahmane Lounès.

Le synopsis est le suivant : après 20 ans d’attente et de questionnements, une jeune femme, dont l’enfance a baigné dans l’univers envoûtant des tableaux d’un peintre inconnu, va entreprendre une longue plongée dans le passé et l’espace pour connaître les raisons de l’engouement de son père écrivain pour ce peintre énigmatique, dont l’errance va entraîner la jeune femme dans des territoires ignorés et des contacts fugitifs avec des survivants d’une époque révolue : des terres ingrates de Kabylie jusqu’aux terrasses ensoleillées d’Alger la blanche, d’Angers ou la rade lumineuse de Toulon, la jeune femme va découvrir petit à petit les multiples facettes d’un individu qui se rit des étiquettes et qui se plaît à sautiller en suivant les rayons d’un soleil qui l’éclaire chaque fois d’un nouveau jour…

Parcours

«La peinture de Negache caresse l’œil de façon agréable. C’est une vraie lessive pour les yeux.

Il mérite à coup sûr une reconnaissance plus large. Un certain M’hamed Issiakhem ne s’y était d’ailleurs pas trompé.» Cet hommage de son ami et complice Kateb Yacine est sans doute le plus touchant et qui reste aux yeux de Mostefa Negache le plus précieux legs de son vieux compère qu’il a côtoyé sur les bancs de l’école de Bougaâ.

Né en 1938 dans cette bourgade, avant d’émigrer très tôt en France où il côtoie des monstres de la peinture en se liant d’amitié avec Jean-Paul Sartre qui le prend sous son aile. A Paris, Mostefa commence à peindre et accompagne les grands chanteurs algériens au banjo, comme Slimane Azem, Dahmane El Harrachi, Salah Sadaoui…

Il retourne en Algérie, exerce dans le cinéma mais c’est la toile qui le subjugue. En France où il vit avec sa femme et ses quatre enfants, Mostefa continue à livrer son art, par ailleurs, apprécié.

Hamid Tahri